L’Art brut, qu’est-ce que c’est ? Le concept a fait son chemin, depuis son invention en 1945 par Jean Dubuffet, peintre et sculpteur. Il fait référence aux œuvres de personnes hors des valeurs artistiques connues, hors des conventions esthétiques traditionnelles, sans véritables prétentions culturelles. Aujourd’hui l’Art brut s’institutionnalise, tout un pan des grands musées et des grandes collections lui est consacré. C’est, à tout prendre, un mouvement artistique toujours un peu flou, tiraillé entre intériorité et goût du jour, naïveté et institutionnalisation, impulsivité et convention, spontanéité et cérébralité. Alors que recouvre aujourd’hui l’appellation d’Art brut ? a-t-elle évolué depuis les théories d’après-guerre de Dubuffet ? Quelle frontière désormais entre Art brut et Art contemporain ?

1 – Petite histoire de l’Art Brut

L’Art brut est un concept que nous devons à Jean Dubuffet. En 1945, il visite des nombreux établissements psychiatriques en Suisse en compagnie de son ami écrivain Jean Paulhan. Mis en relation avec le Cercle Médical helvétique ses amis Raymond Queneau et Jean Paulhan lui font découvrir les œuvres de patients. Le déclic se confirme lors de son deuxième voyage, où cette fois il fera la connaissance de Marguerite Burnat-Provins, patiente du docteur Georges de Morsier, éminent psychiatre genevois.

Le terme apparaît pour la première fois dans sa correspondance avec le peintre suisse René Auberjonois. Dubuffet l’utilise pour qualifier cet art sans prétention, empreint d’une spontanéité forte, désintéressé, à contre-pied total des valeurs esthétiques et des conventions de la composition picturale, et qui le marque durablement.

Quels sont aujourd’hui les fameux artistes bruts ? Citons pêle-mêle : Henry Darger, Bill Traylor, américains ; Adolf Wölfi, Louis Soutter, suisses ; Martin Ramirez, mexicain ; Friedrich Schröder-Sonnenstern, lituanien.

2 – L’Art Brut défini à travers les collections

Selon Dubuffet, l’Art brut est un concept qui peut être défini à travers les collections éponymes.

Premièrement à travers l’étude sociologique de ces œuvres :

– D’autodidactes, c’est-à-dire d’individus n’ayant pas appris les codes institués,

– De marginaux, c’est-à-dire d’individus vivant non en marge de la société, mais en marge des courants artistiques traditionnels, avec un intérêt faible voire inexistant pour la reconnaissance,

Deuxièmement à travers l’étude esthétique de ces collections. Chacun y fait part de sa vision, de son imaginaire propre, dans son langage, avec sa technique jamais codifiée.

Nous serions tentés de croire que si l’Art brut est autant plébiscité aujourd’hui, c’est parce que les critères d’appréciation de l’Art ont changé. Ce qui serait plus vrai, c’est que le contexte artistique a changé depuis l’immédiat après-Guerre. La sensibilité et la communication autour des œuvres d’Art brut y sont pour beaucoup. Il n’est donc pas étonnant que les grandes institutions aient décidé d’intégrer de telles œuvres à leurs collections, que la presse se soit emparée du phénomène comme forme artistique à part entière, et que les cotes se soient finalement envolées.

Le Dubuffet théoricien érigeait l’Art brut en contre-exemple des dérives culturalistes de l’Art contemporain. Au fond, il remettait en question les fondements de l’œuvre d’art : fallait-il un artiste initié aux codes de la composition ? fallait-il être issu d’une école ? quelle place pour la spontanéité ?

3 – L’Art Brut défini à travers ses artistes

Il n’y a pas à proprement parler de profil-type de l’artiste brut : Louis Soutter était directeur du département d’art au Colorado College avant d’être placé en hospice où il produira la majorité de son oeuvre, Eugen Gabitschevsky était un éminent biologiste issu de la haute aristocratie moscovite avant de sombrer dans la folie, Adolf Wölfi était valet de ferme puis fut atteint de delirium tremens en composant sa « Légende Saint Adolf » où voisinent près de 1350 dessins et des dizaines de compositions musicales, Judith Scott était atteinte de débilité profonde et dérobait toutes sortes d’objets pour ses œuvres.

Après la vague de 1945, puis celle de 1976, vint celle dite de la « Neuve Invention » : artistes se réclamant de l’Art brut, perpétuant la création en marge de la production homologuée par les galeries, par le truchement de procédés, matériaux et choix picturaux libres.

L’artiste brut ne saurait être enfermé dans une définition fixe. Artiste marginal, pauvre et psychotique ne signifie pas forcément artiste brut, l’artiste brut peut être également cultivé, scientifique, peut-être familier des codes culturels institués mais sans forcément les intégrer à son œuvre. On voit que la classification est complexe : il n’y a pas que la dimension sociale, il y a la dimension culturelle, esthétique, iconographique.

4 – L’Art Brut défini par rapport à l’Art contemporain

L’Art brut dans un musée d’Art contemporain : l’ironie est profonde pour un concept défendu par Dubuffet comme une forme de création « supérieure » à l’Art culturel (comprendre : moderne, contemporain). Biennale de Venise, Tate Modern, Centre Pompidou, Museum of Modern Art, l’Art brut irrigue les plus grandes collections, intrigue le public, suscite conférences, ateliers, publications, foires.

On peut mesurer la reconnaissance à la cote des artistes bruts : elle oscille entre 150 000 € et 400 000 €. Quelques exemples :

– 750 000 $ pour une œuvre de 3,3 mètres de Darger (Christie’s, 2014),
– 672 500 $ pour un dessin recto-verso de Darger (Christie’s, 2014),
– 137 000 $ pour un dessin de 1939 de Traylor,
– 785 000 $ pour une sculpture en pierre de Edmonson (Christie’s, 2016)
– 137 500 $ pour un dessin de Corbaz (2018),

De l’autre côté de l’Atlantique, on parle désormais d’Art Outsider, en référence à sa marginalité passée. Dernier grand évènement en date : la NewYork Outsider Art Fair, organisée par Christie’s en janvier 2018, où près de 90 lots ont été mis aux enchères.